Lundi 16 octobre 2006
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Lu ce week-end, dans une édition déjà ancienne ( 1951, PLON), que m'a prêtée un grand lecteur, qui est l'un des hommes les plus cultivés de Paris et m'honore de son amitié, "Jardins et routes, pages de journal - 1939-1940" d'Ernst JÜNGER.
On ne présente plus l'éminent écrivain allemand, mort presque centenaire et qui avait reçu dans sa belle maison d'une clairière de Fôret Noire où il vécut les dernières années de sa vie entouré de la solitude des grands espaces, un Président de la République Française, lui-même hanté par la mort, François MITTERRAND, venu rendre hommage à un homme de lettres qui fit beaucoup pour l'amitié franco-allemande et la compréhension mutuelle entre nos deux peuples.
On trouve dans cet ouvrage, pages 158 à 196, des textes remarquables consacrés à l'Aisne au temps de la Débâcle de juin 1940 vue et décrite par un officier allemand du nom d'Ernst JÜNGER, alors que celui-ci vient d'achever le manuscrit de son chef d'oeuvre, "Les falaises de marbre" auquel il mit la dernière main au matin du 12 août 1939, écrit-il dans ce même journal.
Extrait :
" La Picardie avec ses pentes douces, ses villages sertis dans les vergers, ses pâturages bordés de hauts peupliers, - que de fois ce paysage m' a enchanté ! On sent ici de façon toute élémentaire qu'on est en France, c'est pourquoi vallées et coteaux ne peuvent jamais être perdus pour la patrie." ( Page 162)
Ernst JÜNGER évoque aussi Essômes-sur-Marne où, raconte-t-il, "la confusion est indescriptible" le 16 juin 1940.
On devine à le lire, nous qui sommes si proches d'Essômes (Villiers-Saint-Denis a d'ailleurs sa route d'Essômes qui chemine à travers nos coteaux en direction de ce beau bourg situé aux portes de Château-Thierry), ce que put être pour nos villages de Brie champenoise la désolation et l'angoisse des jours terribles de fuite devant les troupes allemandes de nos soldats ainsi que de tout un peuple, le nôtre, laissant parfois seuls dans les villages les plus âgés d'entre les leurs, hélas habitués aux ravages de la guerre dans l'Aisne.
À Essômes, JÜNGER loge au château :
" Il y a des meubles dans le parc, un chien crevé devant l'entrée. Dans un coin, une provision de mines françaises, avec un écriteau qui recommande la prudence. Des lapins se sont déjà installés dans les chambres, un chat angora s'échappe de l'étage supérieur."
La propriété, qu'on entr'aperçoit en venant de Villiers-Saint-Denis lorsqu'on arrive au centre d'Essômes, cachée derrière ses hauts murs, jouxtant la collégiale, semble paisible en cet après-midi ensoleillé du 14 octobre 2006, quand on la longe en voiture : la vie des pierres est comme celle des hommes, alternance de calme et de dévastation...
" Je m'en vais dans les jardins, écrit Ernst JÜNGER d'Essômes-sur-Marne, où fleurissent les premiers lys et où la récolte mûrit. En, haut, sur le versant des coteaux, seul, dans un petrit pavillon de jardin. Fraises, groseilles, framboises rouges et blanches. parmi les fraises, une variété à petits fruits, presque noirs, incroyablement sucrés. Des soldats amènent du vin en fûts et des sacs de café qui avaient servi de matériel à barricades. Ainsi s'effondre la valeur des biens de cette terre lorsque la vie est en jeu."
Voilà des lignes qui font plonger soudain, lorsqu'on les découvre, dans ce que fut l'ambiance triste d'abandon et de dessaisissement de notre terroir consécutive à l'effondrement de la République et de notre armée, laissant à l'ennemi un territoire encore marqué par les stigmates de la première guerre mondiale.
Villiers-Saint-Denis n'y fit pas exception en ces sombres journées de juin 1940: peut-être Ernst JÜNGER y passa-t-il, peut-être y puisa-t-il quelques unes de ces images et sensations qu'il transcrivit ensuite en passages à la qualité littéraire rare de son journal.
Parlant de notre Brie champenoise, vue des coteaux d'Essômes, il écrit :
" Le soir, et en ce moment encore, ( il est au château lorsuq'il écrit ces lignes), un étrange sentiment d'enivrement. Je suis plein d'images comme un vase qui déborde. Elles découlent de moi."
Nos villages ont souffert, beaucoup souffert au XXème siècle : le regard que porte Ernst JÜNGER sur eux n'a rien de celui du vainqueur mais est celui d'un écrivain passionné, fasciné par nos paysages et par les traces de l'Histoire, présentes à chacun de ses pas.
Le lire est un encouragement de tous les instants à nous battre pour conserver à notre terroir l'identité qui est la sienne et dont Villiers-Saint-Denis, "village serti dans les vergers (...)" est une des plus belles représentations.
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